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Dec 07

Vétérinaires Sans Frontières à Karamoja: bien plus que des vaches en bonne santé!

Mercredi 07 Décembre 2011 07:12

Time Deschacht est assistante junior en Ouganda pour Vétérinaires Sans Frontières et travaille depuis un an sur le Programme d’appui au développement de l’élevage au Karamoja (KLDP). En coopération avec des communautés locales d’éleveurs transhumants, elle effectue un travail de consolidation de la paix et de gestion des conflits dans la région du Karamoja, au Nord-Est du pays, près de la frontière avec le Kenya.

tine-deschacht.jpg"Cela fait déjà un an que je suis à Moroto: je pense qu'il est grand temps de rédiger un premier compte-rendu! Il s'est passé énormément de choses au cours de cette année, et cela a représenté un véritable défi pour moi, à la fois sur le plan professionnel et sur le plan personnel. Tout d’abord, la ville où je travaille est assez isolée et les conditions de vie y sont plutôt rudimentaires. Des choses qui nous semblent aller de soi en Belgique se révèlent ici très compliquées. Un simple retrait d'argent à la banque peut prendre plusieurs jours. Il n'y a du courant qu'entre 19h et minuit et, parfois, on ne dispose même pas de l'eau courante. Je mange tout ce que je peux trouver de comestible: ici, pas de gigantesques supermarchés. Il n'y a pas non plus de transports publics, et le trajet jusqu'à la capitale dure 10h (et encore, seulement pendant la saison sèche et à condition de ne pas avoir des pneus crevés). Mais ça va, je m'y suis habituée, maintenant, et je réalise chaque jour à quel point nous sommes privilégiés en Belgique!

karamoja2.JPGCe séjour représente aussi un défi professionnel. Moroto sert de base à des dizaines d'organisations d'aide qui sont actives à Karamoja. Cette région a longtemps été négligée par le gouvernement ougandais. On n'y trouve pratiquement aucune infrastructure sociale, les routes n'y sont pas carrossables et l'électricité n'y a pas encore été installée. Lorsque, dans les années 80, la famine a fait son apparition dans la région, les Karamojongs sont devenus complètement dépendants de la générosité des missionnaires et des associations d'aide humanitaire. Vers la fin des années 90, la plupart des ONG ont cependant décidé de quitter la région en raison des nombreux incidents dont elles étaient victimes (embuscades, raids, meurtre de leurs membres). Ce n'est qu'en 2007, avec l'amélioration des conditions de sécurité, qu'elles sont progressivement revenues dans la région. Aujourd'hui, on trouve à Karamoja un large réseau d'ONG, des représentants de toutes les agences onusiennes, ainsi qu'une multitude d'associations locales. Même si l'endroit est très isolé, je ne suis donc pas la seule muzungu - terme swahili désignant une personne à la peau blanche - du coin. Malheureusement, les longues années d’aide humanitaire ont généré un profond "syndrome de dépendance" et la mentalité qui prévaut ici est celle du "recevoir sans devoir rien faire soi-même". La région de Karamoja continue d'avancer prudemment sur la voie vers une aide au développement durable, mais ce n'est pas évident."

Vaches et conflit

"Karamoja n'est malheureusement pas une région très paisible. Les jeunes guerriers d'un clan s'attaquent aux autres clans pour voler du bétail ou d'autres biens. C'est un conflit qui dépasse les frontières: certains guerriers viennent du Sud-Soudan ou du Kenya.

Traditionnellement, les Karamojongs ont toujours lancé de telles attaques pour étendre leur cheptel ou compenser les pertes dues aux maladies ou aux vols. Le bétail constitue le principal symbole de statut social pour ces éleveurs transhumants. Un homme qui désire se marier, par exemple, devra payer pour son épouse un prix élevé en termes de vaches, de chameaux ou de chèvres. Des périodes de sécheresse prolongées ont obligé les pastoralistes à migrer pour trouver de nouvelles prairies et de nouveaux points d'eau. Ces migrations forcent parfois des éleveurs à pénétrer à leurs risques et périls sur le territoire d'autres clans et engendrent une lutte pour l'accès aux ressources naturelles du Karamoja. Au fil du temps, les raids traditionnels et le conflit en lui-même sont devenus de plus en plus meurtriers à cause des nombreuses armes légères qui sont en circulation…

karamoja1.jpgDepuis plus d'un demi-siècle, le gouvernement met en place divers programmes de désarmement, sans réel succès jusqu'à présent. Ces mesures alimentent au contraire le conflit: un processus de désarmement inégal, par exemple, a eu pour conséquence de rompre l'équilibre des forces qui existait entre les clans, et des villages qui venaient d'être désarmés se sont vu attaquer par des guerriers encore armés. Le désarmement s’accompagne également de violations des droits humains: d'innocents citoyens sont violés ou assassinés, tandis que des guerriers qui viennent de remettre leurs armes se font arrêter et torturer. Dans certains cas, les animaux volés ne sont pas rendus à leurs propriétaires. En agissant de la sorte, les soldats compensent le bas niveau de leur salaire. Cette situation génère un sentiment de méfiance toujours plus fort entre la population et l'armée. Les Karamojongs doivent se méfier des clans voisins, mais aussi des soldats. Le sentiment général d'insécurité s'est aggravé. Par conséquent, certaines régions pourtant fertiles ne sont désormais plus accessibles à la population; le bétail ne peut plus y paître. La situation est complexe: des conflits éclatent non seulement entre les différents groupes ethniques, mais aussi entre les Karamojongs et l'armée. Il arrive même que l'on observe des troubles au sein d'un même groupe."

Et Vétérinaires Sans Frontières?

"La santé des animaux est au cœur de la mission de Vétérinaires Sans Frontières, mais seulement en tant que moyen pour améliorer le bien-être des groupes défavorisés dans les pays en voie de développement. Les gens représentent l'objectif, et les animaux un moyen pour l’atteindre. Si le troupeau meurt, c'est tout le village qui se retrouve en danger.

karamoja3.jpgÀ Moroto, Vétérinaires Sans Frontières travaille principalement à améliorer l'accès aux services de soins vétérinaires. La formation d'auxiliaires vétérinaires ne représente pour l'ONG qu'une manière parmi beaucoup d'autres d'atteindre ce but. Ces auxiliaires sont des éleveurs locaux que l'on forme aux soins de santé animale et à la vaccination animale, ce qui leur permet de veiller à la santé de leur propre troupeau et de celui de leur village. Étant donné que le bétail doit être approvisionné en eau et en fourrage, l'organisation possède aussi un département pour la gestion des ressources naturelles à Moroto. Via ce département, Vétérinaires Sans Frontières a construit des bassins de retenue et des puits dans de nombreux villages afin de ménager un accès à l'eau pour le bétail. L'eau étant une denrée rare, il est nécessaire d'aménager ces sites dans des lieux stratégiques, en prenant en compte le concept de "consolidation de la paix". Vétérinaires Sans Frontières organise des rencontres entre les différents clans afin de discuter des possibilités de paix et de conclure des accords pour améliorer l'accès aux pâturages et aux points d'eau. Il faut donc considérer la santé animale dans la même perspective que le conflit qui touche la région, et non comme un problème différent."

Et moi?

"Et moi, qu'est-ce que je suis censée faire? L'une des mes missions consiste à utiliser l'action de Vétérinaires Sans Frontières dans la région pour consolider la paix et empêcher les conflits. Je suis chargée d'étudier les points faibles et les problèmes et de proposer des améliorations. Comment pouvons-nous contrôler l'impact qu'ont nos programmes sur la paix et le conflit? Je dois également chercher à renforcer les capacités de Vétérinaires Sans Frontières à Moroto et formuler des propositions pour optimiser l'organisation. Voici quelques-unes des choses que j'ai déjà accomplies:

- Visites sur le terrain, dans des communautés vivant autour de Moroto
- Étude du programme de Vétérinaires Sans Frontières
- Lectures sur les conflits et les problèmes dans la région du Karamoja
- Un atelier sur "la réduction des risques de catastrophe": comment les communautés peuvent agir pour faire face aux catastrophes telles que la sécheresse, les vols de bétail, la maladie…
- Un atelier sur "la gestion des bassins hydrographiques" : très important, puisque l'eau est une ressource naturelle qui génère souvent des conflits
- Suivi de l'aménagement de bassins de retenue et de l'assainissement d'anciens puits
- Participation à des réunions de coordination de la paix ainsi qu'à des rencontres entre différentes associations à Moroto

Au cours des derniers mois, j'ai surtout contribué à l'organisation de négociations de paix entre différents clans. Nous espérons que ces rencontres permettront d'aboutir à des accords sur le maintien de la paix dans une zone définie où plusieurs clans pourraient alors laisser paître leurs cheptels ensemble."

Pour plus d'informations sur le Programme Junior de la Coopération au développement belge mis en œuvre par l'agence de développement CTB, veuillez consulter le site blogcooperation.be.

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